Intox, détox

Septembre, septembre ! Toujours ce mois-là où l’on peut enfin souffler après ce mois d’août dont je me méfie comme de la peste. La plage a retrouvé son calme, les chemins débordent de randonneurs et les anglais ont repris possession de la côte. Et nous, on cout toujours.

On court après le temps, on court après les projets, on tente de tout mener de front parce que si les autres y arrivent, pourquoi pas nous ?
On s’est fait un peu avoir : les autres en disent parfois beaucoup sur ce qu’ils font peu. C’est un peu le jeu, dit-on.

Bref – on trotte. Dans les montées et dans les descentes, parce qu’il faut boucler tout avant la date fatidique des vacances.
Le boulot. Le 2ème boulot. Ce qu’on a promis aux copains. L’administratif qui traîne. Et surtout… le déménagement.
160m² à caser dans un appartement de 50m². Avec deux chats. Pendant 9 mois ou plus encore – on sait quand ça commence, mais jamais quand ça finit. Ni comment, d’ailleurs.

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Cet automne, cela fera 4 ans. Quatre années passées à faire le dos rond sous la tempête ; quatre hivers difficiles qui ne nous ont rien épargnés, quatre périodes de tempêtes, 4 étés d’orages. Et tant de fois l’envie de baisser les bras, abandonner, sans jamais avoir l’opportunité de le faire. Alors à force de tourner en rond, le pas est franchi ; le taudis magnifique qui nous sert de toit, et qui fuit, aura sa cure de jouvence. Et pour cela, il faut l’abandonner, tout vider, repartir à zéro. Déménager.

Repartir d’une feuille blanche, enfin. Parce que c’est bien la seule chose que je sache faire. Je déteste corriger, je détester annoter, je détester voir les choses s’entasser et devoir trier ; je préfère tout foutre en l’air, ne garder qu’une ou deux petites choses, trois souvenirs et oublier tout le reste.
Ce n’est pas vraiment repartir de rien, cette fois ; ce sera toujours là. Mais différemment. Le même lieu, plein de souvenirs, mais repensé, retravaillé, remis au goût du jour, le nôtre. C’est notre projet, après avoir vécu la vie d’une autre, prolongé le moment, négocié pour se faire une toute petite place.

Vient le moment du tri, d’entasser des choses dans des cartons, et d’oublier le reste. Jeter, donner, vendre, oublier ; trier, feuilleter, laisser le temps filer en retombant sur des souvenirs ou en découvrant des tranches de vie inédites.
Cela fait des semaines que l’on a commencé ce tri, par petites touches, en osant pas trop bousculer les habitudes.
Il reste une seule – petite – semaine.
Une semaine pour terminer les cartons, vider 5 pièces encore, emporter des affaires dans un garde-meuble et dans l’appartement qui sera notre nid pour quelques mois. Une semaine en travaillant en même temps sur deux projets à la fois. Une semaine de déménagement, avant les vacances. Une semaine avant une coupure nette, avant de partir d’ici, d’aménager là-bas. Quelques jours encore avec une maison pleine, en la regardant se vider complètement.

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Je sais déjà que je viendrai rendre visite à ces murs tous les jours. Je ne sais pas comment tout ça va se passer, se lancer, démarrer, s’imaginer.
Je ferme les écoutilles, ne pense à rien ; je m’interdis toute projection sur le rendu final. Ce n’est pas le moment – ne rien espérer me permet de ne jamais être déçue.
Je ne réalise toujours pas, d’ailleurs. Un tel projet, j’en ai rêvé toutes les nuits pendant 3 ans, avant d’abandonner l’idée ; et maintenant, ce chantier qui va se lancer, je n’arrive pas à le faire mien, je ne conçois pas qu’il soit possible. Une telle chance.
Je suppose que lorsque je verrai les murs nus sans le toit, ça deviendra un tantinet plus concret. Mais pour l’instant, rien ; je pianote toujours depuis mon bureau encombré, en regardant les fougères s’écrouler sur la colline depuis la fenêtre.
C’est si proche, et si peu palpable encore.

Sept journées à empiler des cartons, me plonger dans les livres que je n’ai jamais ouvert, trembler pour les verres, regarder les chattes hausser les sourcils en se demandant quelle idée nous traverse encore la tête. Si elles savaient…

La semaine prochaine, il n’y aura plus rien, et je pourrais souffler en partant en vacances, sans me demander comment je vais retrouver la maison en rentrant, avec la peur d’une fuite, d’un incendie de la chaudière, d’une visite imprévue.
J’ai cramé mon forfait data en partant à Paris cette semaine, les vacances seront donc probablement déconnectées. De toute façon, le prix de la data en Europe est une vaste blague, et puis ça capte très mal en montagne.

On vous enverra une carte postale. Si on croise une poste.

« J’ai besoin de vacances »

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La facilité, ce serait de laisser sortir cette phrase ; de la poser sur le bout de mes lèvres, au lieu de la faire tourner en rond dans ma tête. « J’ai besoin de vacances » – juste la laisser ici, soupirer un peu, et attendre une réponse. Une tape sur l’épaule, une tête qui se penche un peu, un petit air accablé de circonstances.

J’ai peut-être besoin de ces vacances, en réalité. Une certaine lassitude alourdit ma motivation et endort mes sens ; j’enchaîne les petites maladies, les blessures stupides, les gestes irréfléchis et les coups de sang. Je lâche une bouilloire sur mon pied, je me coince les doigts dans une porte, je pars sans me retourner comme une pré-ado en colère. J’en ai assez de ma pomme, de mes égarements improductifs, de ma démarche lourde comme un visiteur du salon de l’agriculture.

Et puis, il fait beau dehors ; entre chaque averse de grêle un ciel pure inonde les cimes des arbres nus de reflets dorés. Je pourrais bouquiner au soleil, un chat sur les genoux ; scruter les bourgeons et les touffes d’herbes grasses qui colonisent subrepticement la campagne ; aller errer, les mains au fond des poches, à la lisière des marées hautes.

Soyons honnêtes. Les livres me tombent des mains – seul l’un d’entre eux aura réussi à retenir mon attention, ces dernières semaines. La campagne se passe de mes commentaires et la mer s’est retirée au bout de la pointe, et ne vient honorer de sa présence que les victimes d’insomnies baladeuses.

Je n’ai pas besoin de vacances. J’ai besoin que le sol sèche, et que le printemps explose ; j’ai besoin de trouver un peu d’énergie pour terminer ce que je commence. J’ai besoin, en réalité, que débutent les projets qui hurlent dans ma tête, et dont les voix m’assomment.

J’ai besoin de lâcher les chiens, de voir jaillir la meute, de me retrousser les manches et les babines – et d’entamer une nouvelle saison.

Je n’ai pas besoin de vacances ; mais de projets. De ceux qui se concrétisent.