Le point de rupture

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Juillet aura été un mois merveilleux. Le temps des retrouvailles, des vacances, et des chantiers qui avancent. Un mois peuplé d’attentions en tout genre.

Août a débarqué comme d’habitude, avec ses gros sabots, ses caravanes et ses touristes, les sans-gênes qui se garent devant le portail, commentent le jardin sans vergogne, invitent leurs nez par-dessus les haies. Août et ses chantiers qui avancent avec lenteur, pesant de tout leur poids sur nos dos.

Je n’ai jamais porté le mois d’août dans mon cœur. Peut-être mériterait-il plus d’égards, mais nous nous regardons en étrangers, en attendant que le temps se tasse et que septembre vienne me libérer. Ce n’est plus l’été, ici ; mais ce n’est pas la rentrée non plus. Les vacances sont terminées, le bénéfice de ces quelques jours volés a déjà disparu dans la tourmente de ses semaines où il n’y a presque personne – et tant de chantiers à mener. Août, ce sont ces vacanciers qui s’en vont enfin vers leur délivrance, et reviendront reposés et bronzés alors que je rêverai déjà de m’échapper à nouveau.

M’échapper, certes. Mais où ? J’ai planté moi-même le piquet où je broute. J’ai serré les nœuds comme j’ai appris à le faire – sans la boucle de sécurité. Le mousqueton n’est pas de la camelote et, finalement, je me suis habituée au poids du collier.
Parce que le paysage est beau, ici, que l’air est pur et le ciel remuant. Parce que le bruit de la rivière berce mes songes, même lorsqu’ils sont peuplés d’angoisses et de remords.

Bientôt deux ans après, je suis fatiguée. Je l’avais été tout le printemps, rêvant à l’été. Un été où j’arriverais à nouveau à respirer sans douleur, à détendre mon dos, et surtout à laisser mon esprit au repos. Comme il est étrange de pouvoir s’illusionner à ce point, de tromper son reflet dans le miroir, de leurrer sa propre conscience… Comme il est doux d’y parvenir encore, et de se lancer en avant à nouveau, dans une guimbarde rouillée sans freins ni toit, avec l’espoir – à dieu va ! – que la mort qui attend au tournant sera pour le suivant.

Ne t’inquiètes pas, répètent-ils. Tu vois tout en noir – prends le temps ! Rien ne va s’écrouler si tu pars quelques jours. Cesse de réfléchir.

Joyeux drilles qu’ils sont, avec leurs conseils épais comme du saindoux.

Rien ne se fera sans moi ; la maison que je porte sur mon dos, ce bloc de granite et de bois, ne tient que parce que je l’estime, parce que je m’en inquiète et parce que soudées ainsi, dans la douleur et les craquements des jointures qui nous lâchent, nous partageons la même angoisse, la même souffrance, et le même avenir.

Il n’y a qu’une chose à faire : se lancer en avant à nouveau, prier en négociant le prochain virage, et rouler à tombeau ouvert.
De toute façon, je ne sais pas conduire. Alors freiner…

Gris et vert

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8 mai morose. La bruine dégouline le long des fenêtres, l’humidité sillonne le paysage. Le vert explose, gavé par le ciel, en petits buissons replets et foncés, en longs troncs longilignes saupoudrés de vert tendre, en tiges graciles soulignées par de soyeux tapis de pétales blancs et beige. Dans les vergers, l’odeur des fleurs et de l’humus se mélange, compact, à la lourdeur de la pluie. L’herbe enfle jusqu’en haut de nos bottes, les branches plient jusqu’à nos cous. L’espace se réduit de jour en jour, la nature déborde, se plisse, se love autour des derniers bastions de terre et de pierres.

C’est un jour étrange. Le gris empli l’espace laissé vacant par le vert, et aucune couleur ne relève le paysage. A part, peut-être, quelques touches de jaune criard porté avec fougue par de vaillants iris, les pieds dans l’eau boueuse. C’est un matin sans vagues, tranquille comme les premiers jours de l’hiver sur l’immense plage où quelques trainées de sable s’engouffrent dans les courants d’air.

8 mai, jour férié indolore, où flottent quelques drapeaux dans un ciel sans musique. Jour de pause, abandonné là au milieu de la semaine ; heures d’errance.

Une journée bordée de lassitude, de nuits sans sommeil ; alourdie par un mois de mai fertile, généreux comme le dessert de trop.

Je me penche sur les projets qui grandissent et crapahutent hors de leurs éprouvettes, dans le laboratoire de cette année 2014. Dans la serre de nos ambitions, les graines semées au hasard s’enroulent, épaisses, autour des montants en ferraille, jusqu’aux lucarnes du toit qu’elles maintiennent ouvertes.

Une belle journée, grise et verte, née pour penser à demain.