Entre ses deux oreilles

Je ne vous ferais pas l’affront d’un bilan 2015, mais s’il y a bien quelque chose que j’ai du apprendre ces derniers mois, c’est la patience… à cheval. Et la leçon qui en découle : il faut du temps pour réparer ses erreurs.
Vous vous souvenez sûrement de la petite tête blonde fjord qui apparait régulièrement sur ces pages & surtout ailleurs. Et peut-être vous rappelez-vous notre parcours chaotique… Cet été, la machine était en route ; nous avons joyeusement bouffé du km, dans le sable et ailleurs. Oh pas comme de grands compétiteurs, mais comme d’apprentis baladeurs, de boucles en circuits, de petits chemins en espaces ouverts.

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En septembre, il commençait à se passer quelque chose là-dessous, mais je n’arrivais pas à déterminer la raison du malaise. Et puis octobre, sur les chapeaux de roue, amène un mois de novembre plus que compliqué où j’ai souvent l’envie d’abandonner le poney au fond du champ, et raccrocher ma bombe au clou pour un moment. A peine une trentaine de km parcourus, l’envie disparue, et le temps n’avait rien à voir là-dedans. La vraie raison, c’est que je commençais à avoir un cheval vraiment compliqué à manier.

Une vraie rechute. Lorsque Simbad est arrivé il y a un an et demi, il ne sortait pas seul, mais il a du apprendre. Et moi avec. Nous étions deux éclopés mal assurés, mais nous y allions quand même, lui énorme soufflant comme une forge, moi n’osant rien demander de peur de le casser. Mais cet automne, j’avais un poney bien en forme, fit, plus souple, qui a commencé à se servir de sa nouvelle constitution frétillante pour m’envoyer paître. Tout faisait peur : des oiseaux, des vaches, des lamas (certes), des feuilles mortes. Et au lieu du traditionnel arrêt, les oreilles en avant, j’ai récupéré un cheval peureux, agacé ; hennissant, secouant la tête, montant le dos, piaffant, se défendant contre les jambes et le mors, et finissant par virevolter sur l’arrière-main et s’enfuir au galop
Simbad, au galop.
On avait vraiment un problème.

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Un souci ?

Se remettre en question, à nouveau, n’est pas franchement agréable mais c’est je suppose le lot de tous les cavaliers. J’avais trop forcé, trop demandé sur tous les fronts, été trop vite : du bac à sable, foncer à la plage, sautiller des troncs d’arbre, courir dans la forêt, retrouver du souffle, partir seul, lui rentrer dedans quand il a peur. Surtout ça. La confiance de mon cheval me filait entre les doigts et je ne l’ai compris qu’un peu tard.

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Depuis un mois, on reprend tout à zéro. Je ne regarde plus ma montre, je ne fulmine plus quand il regarde les papillons voler et s’endort, au pas. Je regarde le paysage aussi. On va dire ensemble bonjour aux portails qui grincent, et on dompte les boîtes aux lettres qui mangent les poneys, c’est bien connu. On passe les endroits difficiles tout doucement, rênes longues ; je lui laisse le temps de regarder, flairer, sentir s’il a envie d’y aller, se rassurer, me poser des questions. Et quand la peur est trop forte, que la remise en avant n’est pas possible, je descends. On explore ; on regarde, on apprivoise. Lorsque je suis descendue une fois, la seconde au même endroit, il s’écarte, regarde, mais passe. Il ne s’inquiète plus et de la chose qui fait peur et de moi ; il se repose davantage. La confiance revient petit à petit.

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Je reprends plaisir à monter à cheval, à profiter des paysages, à discuter de ce qu’on voit tous les deux.

On est pas fichus de faire un départ au galop correct, on ne saura jamais sauter 90 cm ensemble et ça m’étonnerait fort qu’on lui donne une bonne note pour la qualité de son trot, mais je savoure mes petites victoires.

Hier, on est partis tous les deux faire un parcours que je n’avais pas fait depuis des mois, et jamais en solitaire. On a affronté une biquette, dans le calme ; des bâches volantes, un chien attachant, un tracteur glissant. On s’est perdus dans le bois, et on a atterri au milieu de nulle part entre un poulailler et un âne. On a du suivre la route, et on a fait des km de bitume ; on a passé des feux de branchages, traversé la route, et longé tout un champ de vaches.

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On ne sera jamais des foudres de guerre, et j’aurais toujours un ponescargot, moitié fjord moitié limace ; mais j’ai un poney qui sort la nuit, me débusque des lièvres, me suit où que j’aille et est toujours prêt, même si ça l’inquiète, à aller de lui-même découvrir de nouveaux chemins.

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Et en plus, il est vachement doux.

L’hiver & ses couchers de soleil

La nuit tombe vite, en ce moment, et je cours sans cesse après les couchers de soleil. Le jour agonise en quelques instants, les couleurs explosent pendant seulement quelques minutes, et il faut profiter de chaque seconde pour inspirer largement et se nourrir de cette lumière orange, des nuages bleutés et de l’herbe jaune comme avant un orage. Ces couchers de soleil ne se languissent pas, et n’attendent pas le promeneur qui bavarde, ils explosent et se laissent couler derrière la côte. L’été, ils se noient dans la mer, mais cela fait des semaines qu’ils n’atteingnent plus les vagues.

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Il n’y a pas une seconde à perdre, ces jours-là. Je me lève tôt et essaye de terminer toutes les petites choses à faire, dont la liste ne diminue jamais. Et lorsque je peux, je me précipite pour profiter de ce spectacle. Pour monter à cheval : à l’heure où certains prennent leur goûter, nous célébrons l’arrivée de la nuit. L’hiver aussi, je vis en décalage. De toute manière, les horaires fixes m’angoissent.

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A deux, en essayant de ne pas trop se battre, on descend dans la vallée, on affronte les fantômes et les biquettes, les randonneurs égarés et les poubelles sauvages. On se dépêche, si je puis dire, de filer au-dessus de la plage, de grimper sur la hauteur, là où les couleurs explosent le plus, et on court devant la nuit qui s’avance.

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Elle nous rattrape toujours.

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C’est un jeu, aussi. Rentrer ensemble de nuit, se faire confiance, errer avec un tapis fluo et une lampe torche. Voir des yeux luire soudain, et ne pas savoir qui du renard, du lapin ou du monstre des contes se cache dans les fourrés.

 

Une vidéo publiée par @lucifugae le


Ce moment qui n’appartient qu’à nous, quand tous les promeneurs sont rentrés, où l’on fait tinter sur le bitume les fers qui étincellent et illuminent le noir derrière nous.

J’aime voir le soleil se coucher, à cheval. J’aime me balader la nuit. J’aime affronter la pluie, rentrer trempée, gelée, glacée, et sourire parce que j’en ai quand même profité. J’aime crever de chaud et prendre des coups de soleil, chercher l’ombre et l’eau, l’été. J’aime voir la forêt reverdir au printemps. J’aime chacun de ces moments où j’ai l’impression de faire partie d’un tout qui n’exige rien de moi. Rien que de la confiance, de l’attention et du plaisir.