Les mains dans l’eau froide de Venise

Il n’y a que le silence à écouter ici, le froid qui pénètre du bout de tes pieds et rampe jusqu’à tes idées noires, et ma main dans la tienne pour te cacher dans la ruelle la plus sombre. Ne lève pas les yeux, regarde l’eau qui s’infiltre entre les pierres, l’eau vert mousse parsemée d’émeraudes ! Ne lâche pas ma main, ferme les yeux et compte. Un pas, une flaque, deux pas, je tombe, trois pas, rien ne nous rattrape. L’air est si lourd qu’il pèse sur mes épaules, le gris du ciel m’oppresse. Chante avec moi la litanie de nos errances, que je fredonne en solitaire depuis des millénaires ; j’ai froid, à chaque pas, sur ce pavement fait de tombes vides.


Tu as levé les yeux, pourquoi ? Regarder vers un ailleurs impossible, quand tout ce qui nous lie est la chaîne du navire à quai, rouillé jusqu’à la quille ? Ce lourd collier d’acier, ce bijou antique, qui me fait courber l’échine, porte-le avec moi ! Glisse tes mains gelées jusqu’à mon cou, serre-le jusqu’à ce que je me ratatine, que je m’efface, que je coule entre les anneaux de métal, que je puisse m’enfuir à nouveau. Je ne chante plus – sur la portée de ma respiration sifflante j’entends les craquements lourds des murs qui s’effritent. La couleur les quitte – celle sur mes joues, fait-elle de même ?



Cours ! Ne t’arrête pas. Il y a des siècles ici pour jouer à chat, tant qu’on ne se mouille pas. Je te perds dans le labyrinthe où mes pas résonnent – la nuit tombe. Je n’entends plus ton rire qui sonne, je ne sais plus comment revenir jusqu’à toi. Je lève les yeux, et le ciel gris se venge en m’aveuglant de sa limpidité mesquine. J’entends des pas sur du bois, j’entends tes pas, je me fonds dans un mur sale comme une souillon indigne. La nuit n’en finit plus de tomber, elle cache ma honte.


Je suis les faibles lumières, toujours plein nord, toujours vers elle. A quelques pas ta silhouette gelée attend que ma réserve de caprices se tarisse pour continuer à errer.

J’approche, je m’éloigne, je suis le satellite de ton âme, à la dérive entre mon ancre et la mer.

Irlande #5 : du Connemara aux falaises de Moher

C’est l’heure de la carte postale ! Le Connemara nous appelle pour cette 5ème étape de notre road trip irlandais. La route entre le comté de Mayo et celui de Galway est aussi belle que celles que l’on a croisé jusque là : des lacs, pardon ! des loughs cachés au détour de collines encore enneigées, des prairies variées, des moutons partout, des herbes hautes et un ciel ensoleillé… La journée démarre sur les chapeaux de roues (qui font toujours autant de bruit, mais passons).

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L’objectif est d’arriver rapidement au Connemara National Park, et bien sûr, de profiter dès potron-minet de l’abbaye de Kylemore.

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En réalité nous arrivons tellement tôt que la billetterie n’est pas vraiment ouverte ; le lieu est froid, très apprêté et touristique, et des voitures trainent sur la terrasse devant l’abbaye. La visite de la cathédrale miniature et celle des jardins aurait pu m’intéresser, mais notre phobie des lieux trop aménagés nous fait fuir. Peut-être à tort ; mais nous sommes quand même heureux de l’avoir saluée de loin.

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On reprend la route vers la côte, et c’est tout naturellement que nous prenons la Sky Road, une jolie boucle qui surplombe la mer et dégage la vue jusqu’à l’île d’Inisbofin, en serpentant le long des côtes découpées.

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De très jolies plages ponctuent le parcours… et la couleur de l’eau, celle du sable fin et les formes des roches nous rappellent un peu la maison.

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Nous faisons un arrêt à Clifden, qui mérite le coup d’œil tant cette ville semble vivante et animée localement ; c’est a priori une étape sympathique pour y passer une jolie soirée. Ce sera pour une prochaine fois, la route nous appelle et notre étape du soir est déjà prévue, bien plus loin.

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La route nous porte jusqu’à Roundstone ; ce sera un gros coup de cœur, pour ma part, tant ce paysage condense ce que j’ai aimé en Irlande : le port de pêche, les montagnes enneigées dominant les lacs et les tourbières, l’influence de la mer, les routes sinueuses, le vent vif et piquant mélangé à l’odeur du sel et des algues fraîches. J’aurais aimé y rester davantage.

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Mais, toujours, l’appel de la route… Entre bruyères et lacs, déserts et villages, bruyères et herbes folles, les kilomètres se boivent comme du petit lait.201504-irlande-277 201504-irlande-279

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I’m a survivor, lalala.

Difficile de juger le Connemara sur la base de quelques routes et kilomètres avalés en voiture. Y passer plusieurs jours et y randonner permettrait peut-être de mieux « sentir » cette région, mais le temps nous fait défaut et nous commençons à tourner en rond. Alors pour changer d’air, au hasard de la carte, nous remontons vers le nord le long du lough Corrib vers le joli village de Cong, caché après de très jolis bois. C’est pittoresque et croquignolet, assez secret et plutôt huppé, à ce que l’on peut en voir…

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Excusez-moi, ma passion pour les bow-windows a encore frappé.

Notre étape du soir est à Doolin, juste à côté des falaises de Moher ; pour y arriver, il faut déjà commencer par traverser le Burren. Nous repartons donc vers le sud, quand soudain nous tombons sur un petit panneau discret : « Ross Errily Friary ». Puisque nous avons un peu de temps nous partons en goguette, pour nous retrouver nez à nez avec un monastère en ruine mais remarquablement bien conservé, seul au milieu des champs. Il n’y a personne ; et l’on se perd avec beaucoup de plaisir dans les différentes salles du monastère, entre le cloître, l’église, le réfectoire… et même les cheminées à l’étage, où se trouvaient les dortoirs.

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L’endroit est à la fois imposant et étrangement chaleureux. Le monastère n’est pas réellement abandonné ; des sépultures récentes trouvent place entre les différentes salles. On dérange quelques oiseaux, mais le lieu est accueillant, ouvert. Et côté architecture, remarquablement conservé. Une très belle découverte imprévue !

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« Tu sais que tu es dans une cheminée là ? » – « Oups »

Nous repartons vers Doolin, d’où partent les ferrys pour les îles d’Arran, et les falaises de Moher. Nous avons un peu de temps, donc nous tentons la visite.

Nous sommes encore une fois un peu interloqués par cette habitude de monnayer l’accès aux sites naturels… cela dit, si cela permet la préservation du littoral, pourquoi pas. Mais cette visite des falaises de Moher ne restera pas dans nos mémoires comme une étape incontournable. Autant le site de la Chaussée des Géants était spectaculaire, bien aménagé et très accueillant, autant les vastes marches et les sentiers froids des falaises de Moher nous laissent franchement de marbre.

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En plus de nous envoler (une fois encore) sous un ciel bouché et gris, l’endroit ne nous parle pas. Peut-être parce que le nord de l’Irlande a déjà fait parler ses immenses falaises et que nous avons, encore une fois, bien plus aimé le nord que le sud… Vilains nordistes que nous sommes ? Peut-être aussi parce que le site est vraiment très fréquenté, et sent un peu l’attrape-touristes ? Peut-être parce que Doolin est charmant, mais trop en prise avec les touristiques île d’Arran, étape incontournable que nous ne ferons évidemment pas ? Peut-être parce que cette impression sera confirmée le soir au pub que tous les B&B du coin conseillent, le Gus O’Connor’s, où je reste persuadée que les 3 locaux assis au bar sont payés en bières pour faire couleur locale ?

Je grossis évidemment le trait, mais cela ne sera pas un coup de cœur. Tant pis pour nous !

L’étape suivante va nous réconcilier avec le comté de Galway, de toute manière, et l’on va se perdre (au sens premier du terme) avec beaucoup de plaisir (et, soyons honnête, de frustration) dans le désert de Burren. Mais pour l’instant, il est l’heure du fish & chips. Et de la soupe de fruits de mer, d’abord.