Septembre, septembre !

Une année à pas comptés, à toucher du doigts des choses qui s’effacent, tenter de vivre comme les autres. Une année qui s’espace, s’étire, s’épuise, a déjà disparue… pour le pire, le meilleur, et tout ce qu’on en a retenu. Une année ! Le crois-tu ? Nous avons dansé sur les restes, festoyé avec des cadavres, ricané en lançant la torche qui a mis le feu au brasier. Dans mon esprit la laideur se love contre la beauté, lui susurre des mots d’amour à l’oreille, et la porte dans un linceul de toiles d’araignées.

Septembre ! Le vent chantonne sa sourde mélopée, cette menace à peine voilée entre les feuilles qui se recroquevillent sur le froid nocturne. L’orage tonne, l’orage nous rince, l’orage lave nos péchés de l’été, et balance nos souvenirs au fond du caniveau. C’est l’heure des projets, du renouveau, de tout ce qu’on aimerait refaire et qui ne fait que glisser comme du sable froid entre nos doigts gourds. J’ai froid sans toi, j’ai froid d’un nous qui attend qu’on lui redonne ses lettres de noblesse, j’ai si froid sans vous, entendez-vous les mots que s’empêchent de prononcer mes lèvres bleuies que je mords jusqu’au sang ? J’ai soif, si soif ! L’été est si trompeur, je n’attends que l’automne, qui filera aussi vite et m’abandonnera en ricanant, les pieds dans la boue, la tête nue sous les branches qui s’écroulent.

Je me vois toujours là au milieu de la tempête. La mer vorace hurle derrière la côte, je ne la vois pas mais j’entends sa fureur cogner contre mon cœur, se repaître de mon souffle et arracher des lambeaux de mon âme. Je l’entends courir jusqu’à moi et se frayer un chemin dans mes veines. Je me vois là, immobile, comme d’habitude. Hurlant à l’intérieur ce que je n’ose jamais dire. Toujours au même endroit, prête à faire face, alors que mes pieds me hurlent de courir, courir ! Courir au devant d’elle, courir jusqu’à en mourir avant que la première vague me heurte, ou fuir, grimper encore, jusqu’à ce que la vague me porte plus haut et me noie au moment où ma main rencontre la tienne. Mais je sais que je serais toujours là, immobile, entre les racines d’un chêne magnifique et mort. Les poings serrés, la bouche muette, incapable de hurler, incapable d’embrasser, incapable de tout.

Septembre ! J’attends toujours la marée plus forte, la tempête qui m’emporte, j’attends encore la violence pour cogner plus fort. Mais le vent qui s’invite jusqu’ici n’est pas à ma mesure, et sa douce mélodie m’ennuie.

Plus le temps file

Plus le temps glisse entre mes doigts, plus j’ai envie qu’il y laisse ses marques. Plus le temps me manque plus je hume sa trace, le nez au vent, à ne rien faire. Plus les piles s’élèvent, plus je tends la main pour attraper la feuille tout en bas – pour voir ce qu’il se passera, quand je tirerai d’un coup sec.

Je suis le chaos. Aucune chose n’est jamais à sa place, rien n’est joliment posé sur les rebords des fenêtres, nulle étagère ne dispose soigneusement un peu de vide pour laisser les livres respirer, tout est dans le champ, dans un champ en friche, dans une friche industrielle soigneusement entretenue heure après heure. J’entasse des quantités astronomiques de choses inutiles sous des souvenirs et de la poussière, et sur le rebord des fenêtres miaulent des chats mal élevés.

Je redresse toujours les cadres des tableaux de travers, et j’aime remplir mes tableaux de chiffres. Ce sont bien les seules choses en ordre chez moi, ça, et les lignes droites entre mes sourcils froncés.

Je ne redresse plus les torts, et je ne compte plus les points. J’attends que la poussière sombre dans les rayons de lumière pour admirer les paillettes d’or dont elle inonde les souvenirs estropiés et les déceptions choyées. J’espère le gris et l’oubli. J’attends, dans l’ombre, sous les tonnes de poussières qui m’encombrent – en déplaçant des piles de journaux, de gravats, d’infortunes et de petites fiertés, en faisant des petits tas de rien qui ne servent qu’à être jetés.

Je suis le chaos – j’attends simplement mon heure. J’attends sans patience, j’attends en couvrant le silence, mais je ne fais qu’attendre pourtant. Je prépare mes coups d’avance, je me hisse sur le haut de la pente, j’écarte les bras et je ferme les yeux pour que le vent m’emporte. J’attends la tempête qui arrache les volets et les toits, j’espère le souffle de l’explosion qui balayera mes doutes.

Il ne restera plus grand chose, après ça. Un grand vide avec quelques souvenirs suspendus, les plus beaux de tous, les plus violents et les plus sombres, des morceaux de cailloux, et tout à reconstruire. Rebâtir en urgence avant que la mauvaise saison ne vienne, avant le froid et la glace, avant que tout le passé réduit en miettes ne retombe en fine poussière sur mon maigre bout de terre.

Au cœur des anciennes fondations serpentent encore des pistes grêles qui sifflent leurs idées folles jusque dans mes rêves. Sur le passé mort et enterré germent de vieilles idées bruyantes et colorées, que j’aime choyer, renifler, pleurer, avant de les arracher et semer au vent les graines de leurs discordes.

Je suis le chaos. Aucune chose n’est jamais à sa place, et j’entasse des bouts de moi dans tous les recoins avant de les faire exploser un à un, pour tout oublier du passé et ne pas vieillir trop vite. Chaque souffle m’incarne ailleurs, et différemment. Je suis un morceau de ça, de cet amas de poussière monstrueux, celui qui n’a pas sa place parmi l’ordre des vivants, qui les ennuie et les trouble, celui dont ils rêvent pourtant – auquel je songe perpétuellement. Ce chaos-là – qui se passe du regard des autres, mais s’y mire souvent.