L’été, et ce qu’il n’est plus

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Je l’ai vu débarquer à fond, sur son vélo presque neuf, de la musique crachant dans les enceintes de son smartphone au bord de l’apoplexie. Il m’a fait un grand bonjour, et Sinji a failli me sauter dans les bras – ce cheval un truc contre les « Bonjour ». Il faisait beau, insolemment beau enfin – l’air était lourd et chaud comme une couette abandonnée au bout du lit, les matins d’été où le soleil frappe sur nos corps dénudés, et que l’on est si alourdi par la chaleur que l’on resterait bien là, jusqu’à ce que la nuit tombe à nouveau.

Sur le chemin du retour, trois vélos à nouveau, des bonjour toujours, et Sinji plus calme, la bouche plein de frêne, qui agite son encolure de mastodonte pour les saluer dignement. L’air éclatait sous la charge des herbes folles, des pois de senteurs, d’une glycine tardive et des fumées s’échappant encore d’un barbecue abandonné. J’ai respiré à fond, ça sentait la crème solaire – ça, c’était l’odeur de ma peau. En marchant encore, le vent apportait un peu de ces effluves desséchés produits par le sable chaud.

En marchant encore, j’ai croisé quelques promeneurs ravis de faire un brin de causette, des plus âgés surveillant les petits courant dans les talus ; et puis ces visages souriants, détendus, pâles encore comme les premiers jours de vacances. Je me suis demandé quand les volets de cette maison ouvriraient enfin, éveillant le regard de la vieille bicoque sur son jardin de mauvaises herbes, et puis j’ai entendu quelqu’un claquer une porte – déjà.

Autour de moi tous partent, pour des destinations lointaines ; il n’y a plus ces grands regroupements de juillet, lorsqu’on avait rien à programmer puisqu’ils arriveraient, c’était sûr. Sûr et confortable comme une sieste dans un hamac, à deux, à trois, à quatre et tout s’écroule dans un éclat de rire et le marmonnement sourd des adultes râlant pour la forme. Aussi certain qu’il ferait beau, et que l’on irait explorer des chemins sur la falaises, sentir les embruns et crapahuter dans les rochers. Aussi rassurant qu’un premier coup de fil, bonjour ! Je suis arrivé. La mer est haute à 15h, à tout à l’heure !

Pourquoi préciser une adresse ? Toutes les maisons portaient un nom. Les chiffres et les noms de rue, je ne m’en souviens pas. Je me souviens simplement des voix, des odeurs – celle des cuisines, celles d’une peau encore, celle de la biafine. On sortait en pagaille, on changeait d’itinéraire, et ce n’était pas si grave. On prenait des bus, parfois, quand la monnaie au fond de nos poches suffisait pour l’aller, histoire d’aller voir sur d’autres plages comment on passait ses vacances.

Aujourd’hui il faut convenir d’une date, prendre rendez-vous, donner l’adresse précise – celle qui apparait sur le GPS. Il faut sentir le savon, l’eau de toilette, ne pas avoir de tâches sur son pantalon, ne pas trop s’approcher en respirant les gens car ça ne se fait pas, de les reconnaître comme ça – ne plus s’accrocher au cou de ses amis car ça ne se fait pas, ça pourrait être mal pris. Grogner contre son répertoire, parce qu’il n’y a plus de numéro que l’on connaisse par cœur, et ne plus inviter du tout, parce que c’est trop compliqué, qu’on est un peu fatigué, et puis qu’on a toute la vie pour oublier de se voir, non ?

Les ailleurs emportent les gens, égrènent les souvenirs et saupoudrent le vent de choses qui ne sentent rien, n’ont pas de consistance ; les ailleurs entraînent sur d’autres pentes qui n’ont rien de courbe des gens qui voyagent pour se retrouver, et ne reviennent jamais raconter ce qu’ils ont vu et ce qui les a tant transformé. Les gens que j’aime vivent souvent comme des pré-retraités, racontant leurs départs, envoyant des cartes postales parfois – des gens qui n’ont jamais besoin de personne pour fêter leur arrivée, les serrer dans les bras, se moquer un peu de leurs mines fatiguées.

Les gens que l’on aime mais qui n’ont plus de consistance, peut-on continuer à les aimer lorsqu’on ne se souvient pas de la façon dont leurs yeux se plissent lorsqu’ils rient, de la chaleur de leurs mains que l’on serre et de la façon qu’ils ont de s’endormir au soleil ?

C’est l’été – tu sais ? Celui après lequel on court toute l’année, en ayant oublié comment l’adorer, le cajoler, le rallonger pour qu’il soit puissant et savoureux, et qu’il nous tienne chaud tout l’hiver.

Qu’as-tu fait durant tout ce temps ?

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C’était comme un mauvais rêve. Une vision brève qui aboutit sur un éclair, une pensée violente et brute qui annihile toutes les autres. Il a suffit de croiser cette voiture, identique, pour que je me demande si tout ça n’avait pas été un cauchemar, un test. Une épreuve.

Si tu revenais et que tu me posais cette question, qu’as-tu fais ? Je ne saurais pas répondre. Je bafouillerais sûrement des excuses, parce qu’en presque 3 ans, qu’ai-je fait ? Rien ou si peu. Je n’ai pas su m’occuper de l’essentiel, et je bois ma honte jusqu’à la lie, tous les jours davantage. Je ne peux même pas me défendre en prétendant avoir maintenu en l’état ; j’ai regardé passer les saisons, hébétée, sans forces. Sans beaucoup de courage ou un sursaut d’orgueil.

Si tu revenais, la seule chose que je pourrais te montrer pour me faire pardonner, c’est le jardin. Non pas qu’il soit vraiment ordonné, ou propre, ou différent ; mais toi seul aurait su comme il est compliqué de s’en occuper, de cette jungle miniature. Des arbres qui tombent au petit bonheur la chance, des ronces folles, de l’invasion des fougères. Je pourrais te montrer les rhododendrons sauvés, le rosier que j’ai retrouvé près de la rivière ; la glycine, que j’ai récupéré sous le toit, et qui habille la cour désormais. Je pourrais te montrer la seule agapanthe qui a fleurit, en parlant des couleurs de Rome peut-être ; et j’irais à petits pas comptés, l’air de ne pas y toucher, te montrer les framboisiers que j’ai replanté à l’endroit exact où tu les avais massacré. Je te montrerais les rosiers, que j’ai appris à aimer, les structures de bois et le nouveau portail. Je t’amènerais aussi sur la terrasse, enfin terminée.

Que pourrais-je bien montrer d’autre ?

Je n’ai pas attaqué le cœur. Je l’ai laissé semblable, se recroqueviller sur ce qu’il en reste. Je l’ai laissé s’écorner et se se rétrécir, comme celui que tu as laissé faillir.

J’ai bien essayé, souvent ; j’y pense tant que cela me laisse vidée de force et de courage. Je tourne en rond, en osant pas y toucher. Parce qu’il y a tout ce que je ne peux pas faire ; et il y a aussi, tout ce que cela suppose.

Il faudra le déposer, ce cœur, ailleurs ; dans un petit espace pour le protéger, en attendant de le reconnecter à un corps différent, à quelque chose d’autre, qui n’aura plus la même saveur. Recréer des souvenirs ; se laisser porter par l’instant, et faire du passé un joli moment.

Mais pour l’heure ?

Si tu revenais, j’aurais tellement honte.