A cappella

S’il n’y avait que le silence ; s’il n’y avait que la privation de nos sens, ce moment parfait entre le choc et la douleur, où tout est suspendu. Tu n’as pas encore entendu la violence de mes mots, je n’ai pas encore lâché ce sifflement de rage. Le silence se tord, se déchire – moi je coule, toi tu surnages.

Les yeux grands ouverts – l’océan est mon sanglot le plus parfait. Le sel que je laisse pourlécher mes plaies à chaque vague qui emporte des morceaux de notre courage. La marée monte à l’assaut – je suis trop faible pour nous traîner jusqu’au rivage. J’ai si froid. J’ai toujours froid. Je ne me souviens pas d’autre chose que mes doigts gourds, mes lèvres rougies, mon dos qui se voûte et les cheveux que je laisse tomber devant mon visage pour cacher un peu de ma honte. Pourtant, toujours le vent s’empare des mèches qu’il emmêle en riant, et expose ma triste figure.

Je me suis rêvée figure de proue à l’abordage, comme dans les récits qui ont nourri mon enfance. Je me sens gargouille, agrippée sur la dernière colonne dont les pierres s’effritent comme du sable.

Il n’y a plus de flamme sur l’autel ; les marches où je pouvais pleurer en sachant que tu viendrais toujours m’y retrouver se sont enfoncée dans les ronciers, ensevelies sous les feuillages, sans que nul·le ne s’en inquiète ou n’en prenne ombrage.

J’ai toujours la foi.

J’ai toujours la foi. Quelque part. C’est la seule chose qui vacille, qui tient encore, qui hurle et griffe au fond de moi. Qui vit plus intensément encore à mesure que mes jambes faiblissent.

Hurle avec moi. Parce que le choc est déjà là, parce que plus la douleur est lente à venir, plus nous allons souffrir. Hurle avec moi parce qu’il y a encore quelque chose à sortir, parce que le dernier recours est tout au bout, noyé sous tous les pétales de nos attitudes policées, de nos regards qui essayent de tout dire, de notre verbe qui s’est tant fêlé.

Alors il n’y aura que la note à faire tenir, jusqu’à ce que le cri qui n’appartient qu’à nous vrille l’air, fendant les ronciers, arrachant la peau, masquant les plaies, jusqu’à ce que nos voix se mêlent, que nos blessures se fondent et que le faisceau de nos rêves éclaire à nouveau le ciel.

Intox, détox

Septembre, septembre ! Toujours ce mois-là où l’on peut enfin souffler après ce mois d’août dont je me méfie comme de la peste. La plage a retrouvé son calme, les chemins débordent de randonneurs et les anglais ont repris possession de la côte. Et nous, on cout toujours.

On court après le temps, on court après les projets, on tente de tout mener de front parce que si les autres y arrivent, pourquoi pas nous ?
On s’est fait un peu avoir : les autres en disent parfois beaucoup sur ce qu’ils font peu. C’est un peu le jeu, dit-on.

Bref – on trotte. Dans les montées et dans les descentes, parce qu’il faut boucler tout avant la date fatidique des vacances.
Le boulot. Le 2ème boulot. Ce qu’on a promis aux copains. L’administratif qui traîne. Et surtout… le déménagement.
160m² à caser dans un appartement de 50m². Avec deux chats. Pendant 9 mois ou plus encore – on sait quand ça commence, mais jamais quand ça finit. Ni comment, d’ailleurs.

13669527_10154759070061029_7417981632309343053_o

Cet automne, cela fera 4 ans. Quatre années passées à faire le dos rond sous la tempête ; quatre hivers difficiles qui ne nous ont rien épargnés, quatre périodes de tempêtes, 4 étés d’orages. Et tant de fois l’envie de baisser les bras, abandonner, sans jamais avoir l’opportunité de le faire. Alors à force de tourner en rond, le pas est franchi ; le taudis magnifique qui nous sert de toit, et qui fuit, aura sa cure de jouvence. Et pour cela, il faut l’abandonner, tout vider, repartir à zéro. Déménager.

Repartir d’une feuille blanche, enfin. Parce que c’est bien la seule chose que je sache faire. Je déteste corriger, je détester annoter, je détester voir les choses s’entasser et devoir trier ; je préfère tout foutre en l’air, ne garder qu’une ou deux petites choses, trois souvenirs et oublier tout le reste.
Ce n’est pas vraiment repartir de rien, cette fois ; ce sera toujours là. Mais différemment. Le même lieu, plein de souvenirs, mais repensé, retravaillé, remis au goût du jour, le nôtre. C’est notre projet, après avoir vécu la vie d’une autre, prolongé le moment, négocié pour se faire une toute petite place.

Vient le moment du tri, d’entasser des choses dans des cartons, et d’oublier le reste. Jeter, donner, vendre, oublier ; trier, feuilleter, laisser le temps filer en retombant sur des souvenirs ou en découvrant des tranches de vie inédites.
Cela fait des semaines que l’on a commencé ce tri, par petites touches, en osant pas trop bousculer les habitudes.
Il reste une seule – petite – semaine.
Une semaine pour terminer les cartons, vider 5 pièces encore, emporter des affaires dans un garde-meuble et dans l’appartement qui sera notre nid pour quelques mois. Une semaine en travaillant en même temps sur deux projets à la fois. Une semaine de déménagement, avant les vacances. Une semaine avant une coupure nette, avant de partir d’ici, d’aménager là-bas. Quelques jours encore avec une maison pleine, en la regardant se vider complètement.

14117790_10154847592001029_6791952778937803139_n

Je sais déjà que je viendrai rendre visite à ces murs tous les jours. Je ne sais pas comment tout ça va se passer, se lancer, démarrer, s’imaginer.
Je ferme les écoutilles, ne pense à rien ; je m’interdis toute projection sur le rendu final. Ce n’est pas le moment – ne rien espérer me permet de ne jamais être déçue.
Je ne réalise toujours pas, d’ailleurs. Un tel projet, j’en ai rêvé toutes les nuits pendant 3 ans, avant d’abandonner l’idée ; et maintenant, ce chantier qui va se lancer, je n’arrive pas à le faire mien, je ne conçois pas qu’il soit possible. Une telle chance.
Je suppose que lorsque je verrai les murs nus sans le toit, ça deviendra un tantinet plus concret. Mais pour l’instant, rien ; je pianote toujours depuis mon bureau encombré, en regardant les fougères s’écrouler sur la colline depuis la fenêtre.
C’est si proche, et si peu palpable encore.

Sept journées à empiler des cartons, me plonger dans les livres que je n’ai jamais ouvert, trembler pour les verres, regarder les chattes hausser les sourcils en se demandant quelle idée nous traverse encore la tête. Si elles savaient…

La semaine prochaine, il n’y aura plus rien, et je pourrais souffler en partant en vacances, sans me demander comment je vais retrouver la maison en rentrant, avec la peur d’une fuite, d’un incendie de la chaudière, d’une visite imprévue.
J’ai cramé mon forfait data en partant à Paris cette semaine, les vacances seront donc probablement déconnectées. De toute façon, le prix de la data en Europe est une vaste blague, et puis ça capte très mal en montagne.

On vous enverra une carte postale. Si on croise une poste.