Mappemonde

Un battement, et rien d’autre que ça, rien d’autre que ce mouvement lent qui marque et abîme. Sur ton corps les griffures sinueuses soulignent les côtes, coulent le long de l’échine, s’élargissent sur les hanches. Tu fais de ta propre peau un costume. Ce qui dépasse de tes manches, ce qui se faufile sous le col, ce que l’on remarque à peine autour de tes chevilles ; cachées pour ressortir. Certains aiment la douceur du pinceau, toi tu marques, tu t’accroches, tu exploses et tu explores l’espace entre tes clavicules et tes épaules, au fond de ta cage thoracique, quelque part derrière les genoux, chaque petit morceau où la douceur essaye encore de se loger. Tu cherches le froid et la vengeance, la solitude et l’oubli, et comme une évidence, des mains habiles pour colorer les cartes que tu ne cesses de dessiner.

Des mains douées, un peu rugueuses, un peu soignées, qui n’hésiteraient pas à chaque carrefour, qui sauraient d’elles-mêmes reconnaître le chemin que tu as caché sous les ramures et les écorces.

Ce que tu cherches, c’est ton point cardinal ; pour continuer à tracer d’autres routes, chérir de nouvelles blessures, tomber dans des ravins immenses où seul ton souffle répond au silence.

Il n’y a pas de honte ; il n’y a pas de souffrance. Il n’y a que les brûlures au bout de tes doigts qui ne bougent pas, et ce poids sur ta poitrine. Tu respires à petites lampées, à peine suffisantes pour ne pas tourner de l’œil ; et ton souffle s’échappe comme un battement sourd, le même que celui qui affole ton cœur, résonne dans ta tête, et fait tomber les murs un par un.

Ce que tu cherches, ce n’est pas la solitude, c’est l’errance.

Sieur Raison

houx

Il se tient toujours droit, sais-tu ? Cette âme-là est aussi inflexible que le bois du houx – elle en a aussi les piquants, les belles feuilles toujours vertes même au cœur de l’hiver, terminée par des pointes qui transpercent jusqu’au sang. Elle est à peine noueuse, et pousse tout droit dans son propre enchevêtrement ; de l’extérieur, sa masse imposante semble impénétrable. C’est là son plus clair message : n’approche pas.

A son pied, rien ne pousse. Le sol est propre et vierge ; à peine parsemé d’un peu de mousse et de lierre acide. Il aime à dire, pourtant, qu’il fait partie de la forêt, qu’il ne peut vivre seul ; mais à ses côtés la plupart des arbrisseaux prennent la tangente et poussent en diagonale, en tentant de s’échapper de son emprise. Les autres abandonnent, et dépérissent, privés de soleil, été comme hiver.

C’est une âme étrange. Fascinante, et brillante comme le vert lustré des feuilles de son emblème. La lumière jette sur ses branches des filets de lumière argentée, glaciale, et se laisse emprisonner dans la pénombre. Rien ne filtre, tout dépasse, et autour de cette silhouette massive l’air change de couleur.

La forêt des arbrisseaux que nous sommes ne le mérite pas ; il laisse promener sur nos échines dépouillées un regard ennuyé. Sa vision porte plus loin, par-delà nos membres décharnées, nos écorces abîmées, nos troncs soudés ; il a des envies d’ailleurs, et le serine à l’envi. Un ailleurs plus beau, plus glorieux, plus pur, où seuls ses semblables et ceux qui trouveraient grâce à ses yeux pourraient avoir l’immense honneur de bruisser ensemble.

Dans la forêt où il rumine son ennui, il étire son ombre longiligne à l’infini.

Si l’on regarde bien, pourtant, il est petit, trapu, un peu fouillis, ce buisson de houx ; il n’arrive que péniblement au pied des grands châtaigniers. Mais de là où il se juche, son regard ne porte que sur les plus petits que lui, et il se sent immense ; il se sent lui pousser des ailes, et des piques.

Il est beau pourtant, ce houx vernissé, figé par le gel, lustré par la lumière matinale ; même petit, même trapu, même fouillis, on se sentirait presque l’envie de l’aimer tel qu’il est, même s’il pique un peu. Mais il ne sert à rien de le lui dire, cela lui ferait trop de peine. Et puis, pourquoi nous croirait-il ?

Il a toujours raison.