A cappella

S’il n’y avait que le silence ; s’il n’y avait que la privation de nos sens, ce moment parfait entre le choc et la douleur, où tout est suspendu. Tu n’as pas encore entendu la violence de mes mots, je n’ai pas encore lâché ce sifflement de rage. Le silence se tord, se déchire – moi je coule, toi tu surnages.

Les yeux grands ouverts – l’océan est mon sanglot le plus parfait. Le sel que je laisse pourlécher mes plaies à chaque vague qui emporte des morceaux de notre courage. La marée monte à l’assaut – je suis trop faible pour nous traîner jusqu’au rivage. J’ai si froid. J’ai toujours froid. Je ne me souviens pas d’autre chose que mes doigts gourds, mes lèvres rougies, mon dos qui se voûte et les cheveux que je laisse tomber devant mon visage pour cacher un peu de ma honte. Pourtant, toujours le vent s’empare des mèches qu’il emmêle en riant, et expose ma triste figure.

Je me suis rêvée figure de proue à l’abordage, comme dans les récits qui ont nourri mon enfance. Je me sens gargouille, agrippée sur la dernière colonne dont les pierres s’effritent comme du sable.

Il n’y a plus de flamme sur l’autel ; les marches où je pouvais pleurer en sachant que tu viendrais toujours m’y retrouver se sont enfoncée dans les ronciers, ensevelies sous les feuillages, sans que nul·le ne s’en inquiète ou n’en prenne ombrage.

J’ai toujours la foi.

J’ai toujours la foi. Quelque part. C’est la seule chose qui vacille, qui tient encore, qui hurle et griffe au fond de moi. Qui vit plus intensément encore à mesure que mes jambes faiblissent.

Hurle avec moi. Parce que le choc est déjà là, parce que plus la douleur est lente à venir, plus nous allons souffrir. Hurle avec moi parce qu’il y a encore quelque chose à sortir, parce que le dernier recours est tout au bout, noyé sous tous les pétales de nos attitudes policées, de nos regards qui essayent de tout dire, de notre verbe qui s’est tant fêlé.

Alors il n’y aura que la note à faire tenir, jusqu’à ce que le cri qui n’appartient qu’à nous vrille l’air, fendant les ronciers, arrachant la peau, masquant les plaies, jusqu’à ce que nos voix se mêlent, que nos blessures se fondent et que le faisceau de nos rêves éclaire à nouveau le ciel.

Alors, on marche

Je me suis ruiné le dos. Un truc bête. Une vertèbre en rotation, et décalée en prime. Cervicales, trapèzes, épaules – en vrac. Diaphragme coincé, mais ça, j’ai l’habitude. Flanc creux à droite. Et puis là-dessus, une sinusite aigüe. Repos, donc. Je tourne en rond. Alors on prend nos vieux godillots, et on marche. Pas trop loin, juste à quelques km. Repérer un sentier, pour une future balade à cheval – évidemment.

On trouve. 500 m. De chemin barré. Itinéraire bis pour les canassons, entre bas-côtés et terrain pierreux, mais ça passe. Pour les piétons, c’est bien aménagé. Sur 500 m. 500 m de semi liberté, avant de retrouver des maisons en petits paquets serrés, bien ordonnées le long de routes bitumées, toutes tournées vers la mer qu’elles devinent entre les toits de leurs voisines.

La vieille pierre ne se fait pas prier, certes. Et elle est habitée de créations, qui racontent la mort. Pourquoi pas. C’est apaisant. Et bien choisi, d’après l’âge des visiteurs, qui nous regardent comme une poule qui a trouvé un couteau.

Pas de quoi user nos godillots, ni faire frémir nos méninges.

La carte postale est jolie, cela dit.