Les machines

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Déterminée. Les matins gris et brumeux que la scie entame, que la pince serre jusqu’à les rétrécir à leur plus simple expression ; les matins moites de rosés où les pieds gèlent dans des bottes trempées. Les jours de congés que l’on prend pour travailler chez soi, à d’autres choses, d’autres projets que l’on arrive jamais vraiment ni à partager ou à exprimer. Ces matins-là, les pieds dans la colline ; la peau qui fume presque, entre l’humidité de l’air et la chaleur du corps qui s’active, se penche, s’étire et craque.

Je suis ici. Ici au milieu des fougères plus hautes que moi, campée sur mes jambes ridicules. Mes maigres épaules roulent de façon grotesque lorsque je m’attaque à un arbrisseau plus gros que moi ; si je ne me plante pas fermement dans le sol, la faucille sur laquelle je m’échine ira me faire valdinguer comme une toupie, dans une trajectoire scénaristique à la frontière de l’héroï-comique. J’ai la carrure d’une étagère ; mais j’ai choisi.

C’est juste une discipline. Un exercice à faire chaque jour pour ne jamais perdre le fil. Une nécessité, palpable, de courir après le temps et de profiter de chaque rayon de soleil pour contrecarrer les plans d’une nature volubile. La rage de faire aussi bien, presque mieux, deux fois plus, toujours.

Juste pour ressentir cette fatigue absolue dans les muscles qui refroidissent, la tête qui tourne, les yeux qui se ferment en regardant le ciel. Juste pour relâcher ses bras, reculer de quelques pas, admirer ce que l’on a fait et que nul ne verra jamais.

Je suis ici et c’est un choix. Nul n’a fait couler dans mes veines plus de sève que de sang ; personne n’a dit que ma carcasse serait plus dure et plus tenace qu’une autre. Je suis déterminée ; mais nul n’a déterminé ce dont j’étais capable ou non, hier, aujourd’hui ou demain.

Tout découle de ce que nous avons appris à chérir ou à abhorrer.

Il n’y a rien d’autre que cette volonté  de faire perdurer cet enseignement, de le compléter ou de le fuir ; il n’y a rien d’autre que cet exercice de style, cette pratique de soi, que l’on choisit d’incarner. Comme la satisfaction d’avoir couru des kilomètres échappe à ceux qui n’ont jamais fait de sport ; comme la littérature pénètre ceux qui ont soif d’avaler des litres de lignes est étrangère à ceux dont les yeux préfèrent vaquer à d’autres occupations.

Nous ne sommes que de jolies petites machines, mues par leur propre discipline. Entêtées et coriaces.
Même empêtrées dans un roncier.

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