De la lande, des bruyères, et des cailloux

C’est un peu toujours la même chose : au début, on fait quelques pas, et puis on s’arrête à chaque point de vue, à chaque caillou, à chaque arbre. On s’émerveille presque, même si au fond, on surjoue un peu. Et puis on marche. On prend le rythme, les cuisses chauffent doucement, on retire la veste, le pull. On avance.

Au départ, il y a un bout de sous-bois, pas plus merveilleux qu’ailleurs, mais avec quelques beaux arbres pour nous encourager. Des pistes cavalières, où l’esprit galope. Quelques cailloux qui s’insinuent dans le fond de mes chaussures. Un peu de route et des maisons où logent visiblement quelques âmes créatives. C’est douillet, fouillis, campagnard – un peu comme une photo de vacances prises par les enfants envoyés au vert, qu’on développe à la va-vite, et qui finissent au fond de boites qu’on ouvre jamais plus.

Et puis la lande nous happe, avec ses touches de couleurs essaimées aux quatre vents. Arbres esseulés et buissons épineux émergent d’un océan de fleurs et de graminées, que sillonnent des chemins caillouteux, épuisants pour nos chevilles. On se laisse porter, on hume, on apprécie la brise, le ciel gris qui fait exploser les roses et les mauves, la petite bruine qui rafraîchit notre ascension.

On suit la roche, et on oublie de regarder les panneaux. On vise les fougères sous les nuages lourds, et les points les plus hauts qui se dessinent modestement entre les herbes folles.

Les enfants que nous sommes ne s’offusquent pas tellement des piquants qui nous barrent la route, des pièges boueux dans les herbes hautes ou des rochers qui roulent sous nos pieds. Il faut grimper, grimper !

En haut le paysage s’offre, et avec lui, un coin de soleil et de ciel bleu. On reste là, heureux d’être seuls sur ce bout de rocher qui émerge de la terre. Une pause bienvenue, au milieu d’un silence absolu.

On grignote un bout de pain, des tomates, on repose les pieds ; on contemple l’inexorable retour de la bruine, qui adoucit ce jour d’août. Il est temps de redescendre, et si possible sans se tordre une cheville.

Le retour se fait entre des bosquets sporadiques mais denses de sapins auxquels le vent se heurte, sifflant vainement entre les aiguilles.

On a crapahuté quelques heures, on a eu chaud, on a marché au milieu de la route sans croiser de voiture, perdu notre chemin, discuté de tout et de rien ; on a été seuls en plein mois d’août, à l’heure où d’autres se lèvent péniblement de table. On a faim. On se faufile sur le parking trop plein en ce début d’après-midi, et on prend la poudre d’escampette.

Circuit de l’Abbaye du Relecq

A cappella

S’il n’y avait que le silence ; s’il n’y avait que la privation de nos sens, ce moment parfait entre le choc et la douleur, où tout est suspendu. Tu n’as pas encore entendu la violence de mes mots, je n’ai pas encore lâché ce sifflement de rage. Le silence se tord, se déchire – moi je coule, toi tu surnages.

Les yeux grands ouverts – l’océan est mon sanglot le plus parfait. Le sel que je laisse pourlécher mes plaies à chaque vague qui emporte des morceaux de notre courage. La marée monte à l’assaut – je suis trop faible pour nous traîner jusqu’au rivage. J’ai si froid. J’ai toujours froid. Je ne me souviens pas d’autre chose que mes doigts gourds, mes lèvres rougies, mon dos qui se voûte et les cheveux que je laisse tomber devant mon visage pour cacher un peu de ma honte. Pourtant, toujours le vent s’empare des mèches qu’il emmêle en riant, et expose ma triste figure.

Je me suis rêvée figure de proue à l’abordage, comme dans les récits qui ont nourri mon enfance. Je me sens gargouille, agrippée sur la dernière colonne dont les pierres s’effritent comme du sable.

Il n’y a plus de flamme sur l’autel ; les marches où je pouvais pleurer en sachant que tu viendrais toujours m’y retrouver se sont enfoncée dans les ronciers, ensevelies sous les feuillages, sans que nul·le ne s’en inquiète ou n’en prenne ombrage.

J’ai toujours la foi.

J’ai toujours la foi. Quelque part. C’est la seule chose qui vacille, qui tient encore, qui hurle et griffe au fond de moi. Qui vit plus intensément encore à mesure que mes jambes faiblissent.

Hurle avec moi. Parce que le choc est déjà là, parce que plus la douleur est lente à venir, plus nous allons souffrir. Hurle avec moi parce qu’il y a encore quelque chose à sortir, parce que le dernier recours est tout au bout, noyé sous tous les pétales de nos attitudes policées, de nos regards qui essayent de tout dire, de notre verbe qui s’est tant fêlé.

Alors il n’y aura que la note à faire tenir, jusqu’à ce que le cri qui n’appartient qu’à nous vrille l’air, fendant les ronciers, arrachant la peau, masquant les plaies, jusqu’à ce que nos voix se mêlent, que nos blessures se fondent et que le faisceau de nos rêves éclaire à nouveau le ciel.